Bien que l’opérateur du projet de lithium congolais de Manono, l’australien AVZ Minerals, multiplie les annonces très optimistes à son sujet, le futur du développement de ce gisement de classe mondiale est soumis à quelques incertitudes.
Il n’y a vite plus eu de place disponible pour assister à l’une des dates de la tournée de Nigel Ferguson auprès des investisseurs de Suisse et d’Allemagne. Le directeur général de la société australienne AVZ Minerals était à Francfort et à Stuttgart, à Munich , et enfin à Zurich le 28 avril. Si le roadshow, organisé par le cabinet allemand de conseil et de communication financière Axino Capital fait le plein, c’est parce qu’il doit permettre à AVZ de présenter son projet : développer l’un des plus grands gisements de lithium inexploités du monde, Manono. Un projet qui comporte encore plusieurs inconnues.
Etapes clés à venir
Le site de Manono se trouve dans la province du Tanganyika, dans l’est de la RDC, longtemps fief de la famille de l’ex-président Joseph Kabila, son frère Zoé Kabila en ayant été gouverneur et sa sœur Jaynet Kabila députée . Manono a une réserve de 132 millions de tonnes de lithium et une capacité de production de 4,5 millions de tonnes par an. Ce minerai est essentiel à la fabrication des batteries électriques, elles-mêmes indispensables à la transition énergétique.
AVZ avait affirmé en décembre que 90 % des 545 millions de dollars nécessaires pour faire entrer le gisement en production et construire les infrastructures d’exportation ont été trouvés, notamment via l’entrée prévue au capital de Suzhou CATH Energy Technologies (CATH), joint-venture entre le géant chinois des batteries Contemporary Amperex Technology (CATL) et le milliardaire Pei Zhenhua. L’accord conclu entre AVZ et CATH en 2021 prévoit que ce dernier rachète 24 % des parts de l’australien dans le projet de Manono pour 240 millions de dollars. Toutefois, la date finale de la transaction a été repoussée au 30 avril et quelques millions restent à trouver. CATH et AVZ avaient décidé en février de lever la condition obligeant la société australienne à obtenir son permis d’exploitation pour Manono avant la finalisation de la transaction. Le permis est toutefois un sésame indispensable à l’avancée vers l’entrée en production. La direction de la société australienne s’est dite être à deux doigts de l’obtenir, le 13 avril.
L’occasion de se retirer ?
Au-delà de ce projet majeur pour la RDC, la tournée européenne de Nigel Ferguson intéresse les investisseurs car le site d’Axino Capital évoque dans sa présentation de l’événement des « stratégies de sortie pour AVZ et ses actionnaires, par exemple une éventuelle vente ou reprise d’une partie du projet ».
Cette transaction, qui se ferait à un moment où le lithium se vend très cher à l’international, apparaît cohérente à certains commentateurs. Sur le réseau social Twitter, investisseurs à la bourse en Australie et journalistes congolais évoquent depuis le début de l’année une potentielle prise de participation dans Manono de nouvelles entités chinoises, notamment Zijin Mining. Ce groupe chinois est déjà actionnaire de Kamoa-Kakula, gisement géant de cuivre situé dans la province du Lualaba en RDC, aux côtés d’Ivanhoe Mines, entreprise dirigée par le magnat minier Robert Friedland. En janvier, la société d’Etat congolaise Cominière, associée minoritaire d’AVZ dans Manono, a annoncé avoir conclu un partenariat pour explorer avec Zijin des projets de lithium contigus à ce gisement. Ce que certains ont interprété comme une volonté de Zijin et des autorités de RDC de voir le groupe chinois prendre une participation dans Manono.
Conflits entre actionnaires
En parallèle, AVZ a été confronté à son partenaire originel dans Manono, Dathomir Mining Resources. Cette société appartient à Cong Mao Huai (souvent appelé Simon Cong), intermédiaire clé des affaires sino-congolaises et réputé proche de Zoé Kabila . Une décision a été rendue fin décembre par le tribunal de grande instance de Lubumbashi dans l’affaire opposant Dathomir à Dathcom Mining – joint-venture contrôlée par AVZ et opérant le projet de Manono -, Graeme Johnston et Papalas Musagi Wabulasa. Ce dernier est le greffier de l’antenne de Lubumbashi du Guichet unique de création d’entreprise (GUCE), instance publique où sont enregistrés les entreprises et les changements d’actionnariat ou de statuts. Le géologue Graeme Johnston est, pour sa part, le directeur technique d’AVZ.
En décembre, le tribunal a ordonné le paiement par Dathcom de 50 millions de dollars à Dathomir, ainsi que « la confiscation et la destruction du certificat d’actions de Dathcom du 30 août 2021 ». Une infraction pour faux en écriture a été reconnue pour Papalas Musagi Wabulasa et Graeme Johnston, et l’arrestation de ce dernier demandée. Depuis, des appels auraient été engagés contre le jugement.
Dathomir avait racheté 70 % des intérêts dans Manono à la Cominière en 2016, puis en avait revendu la majorité à AVZ en 2017. Le groupe australien a ensuite cherché à accroître sa participation. Le jugement précise qu’un contrat a été conclu en juin 2019 par AVZ avec Dathomir pour lui racheter 5 % pour 5,5 millions de dollars, un autre en août 2020 pour ses 10 % restants pour 15,5 millions de dollars.
Dans la décision, il est écrit que Dathomir dit que, avant que la transaction ne soit finalisée et les versements réalisés, elle a sollicité une expertise sur le prix de vente convenu avec AVZ, estimant que celui-ci comme les annonces en bourse faites par la compagnie australienne ne reflétaient pas la valeur réelle des actions. Puis Dathomir affirme avoir finalement décidé de résilier les contrats de cession. Toutefois, Dathomir assure avoir appris que, le 30 août 2021, Papalas Musagi Wabulasa et Graeme Johnston ont établi un nouveau pacte actionnarial de Dathcom, avec 75 % pour AVZ, y ajoutant donc les parts de la société de Cong Mao Huai.
Il est indiqué dans le jugement que Dathcom a affirmé à l’inverse qu’aucune faute n’avait été commise par Graeme Jonhston, puisqu’il n’a fait aucune fausse déclaration ni produit aucun faux contrat de cession d’actions, mais aussi que l’action est irrecevable car les contrats de cession d’actions ne peuvent être anéantis que par le juge arbitral comme l’avaient choisi les parties. Papalas Musagi Wabulasa a, selon le jugement, affirmé avoir détruit le certificat d’actions du 30 août 2021.
L’actionnariat du projet de Manono a déjà été contesté. En 2017, la société mauricienne MMCS Strategic 1 avait engagé une procédure devant la justice australienne contre AVZ afin de faire reconnaître ses droits sur le site, sans succès. Elle s’est depuis pourvue en arbitrage contre la Cominière, avec qui elle dit avoir conclu un accord en 2013 pour acquérir des parts dans Manono L’affaire serait encore en cours.
Africa Intelligence